je sais pas si vous pouvez vous rendre compte… mais quand j’ai débarqué à Hollywood c’était en 1921… j’avais 21 ans… & j’arrivais du 4ème arrondissement de Paris !...
imaginez : moi 1 jeune juif dont les parents avaient quitté les pogroms dans la Pologne sous le tsar dans les dernières années du 19ème siècle… moi trop à l’étroit dans ce quartier où des milliers d’émigrants avaient trouvé refuge dans le Pletzl… ainsi nommait-on ce quartier vaguement symbolisé par la rue des Rosiers… mes parents –gens cultivés mais pauvres- avaient dû s’adapter à leur nouvel environnement
mon père avait ouvert 1 échoppe de tailleur… j’allais à l’école au numéro 6 de la Place des Hospitalières Saint-Gervais (au numéro 10 c’était les filles)… je venais faire mes devoirs installé derrière lui sur 1 haut tabouret… mes cahiers & mes livres de classe étalés sur la grande table de découpe & il me faisait réciter mes leçons en me corrigeant de sa grosse voix douce chargée d’accent… son regard clair fixé sur moi… à travers moi… comme s’il voulait imprimer en moi tous les espoirs d’1 monde meilleur…
quant à ma mère elle servait les déjeuners dans 1 cantine rue des Rosiers… tous les juifs de Paris venaient là… ils retrouvaient leur langue… leur culture… leur théâtre… & les arômes de cette cuisine qui reste encore pour moi 1 telle gourmandise & dont je ne parviens plus nulle part dans le monde à retrouver le véritable goût… ça a disparu avec l’extermination… avec les années 60… question de génération… quand je retourne aujourd’hui rue des Rosiers le piquel est sec & sans goût… les cornichons sont sucrés…
j’ai grandi parmi les livres… en yddish… en français… mais je suis quasiment né avec le cinéma
je commençai à peine à le découvrir quand la guerre a éclaté… comme beaucoup d’autres juifs reconnaissants envers la France de les avoir accueillis –sans leur donner la nationalité française- mon père s’est engagé…
lorsqu’il est revenu après ces grands massacres il boitait… sa hanche droite réparée tant bien que mal après qu’il ait reçu 1 éclat d’obus le fit souffrir toute sa vie…
il reprit sa place l’aiguille à la main… assis derrière la vitre de son échoppe… ma mère avait changé d’emploi : elle travaillait désormais dans 1 librairie où l’on trouvait tous les grands auteurs du théâtre yddish mais aussi les journaux… beaucoup de monde fréquentait cette librairie… on y discutait ferme aussi… les débats sur le sionisme agitaient jeunes & vieux
mais moi je vibrais aux films d’1 ou deux bobines –ça ne faisait guère plus de dix à vingt ou vingt-cinq minutes mais ça valait pour moi à cette époque tous les romans du monde- racontant les aventures de l’ouest (on ne disait pas encore westerns)… aux premières péripéties de Max Linder… puis de Charlot… je savais que quelque part en Amérique 1 Eldorado se créait… imaginez qu’en 1915 on mettait plusieurs fois par semaine plus de 20 000 dollars pour des films de quatre bobines ! 60 000 dollars pour des longs métrages ! & des longs métrages la Paramount en sortait plus de deux par semaine à elle seule !
rendez-vous compte : pour Intolérance –que je n’avais même pas vu d’ailleurs ! mais j’avais lu ça dans 1 revue- Griffith en 1916 avait eu 1 budget de 400 000 dollars ! 5 000 figurants ! le film monté durait plus de trois heures !
ces chiffres me donnaient le tournis… j’étais plus plongé dans les revues de cinéma que dans la littérature yddish !
je harcelais mes parents pour partir là-bas !
eux qui avaient déjà quitté leur Pologne natale pour trouver 1 asile en France ne comprenaient pas ce que j’avais à vouloir la quitter… mais moi ça n’était pas pour fuir : je voulais 1 nouvelle vie… je voyais l’Amérique comme 1 pays neuf où l’on pouvait démarrer avec rien pour tout bâtir !
mes parents qui avaient déjà perdu presque tout contact avec leurs familles à part 1 ou deux lettres par an -& la guerre n’avait rien arrangé !- ne concevaient même pas de me perdre… j’étais leur unique enfant… ma sœur était morte à sa naissance deux ans après la mienne & j’étais plus que la prunelle de leurs yeux pour mes parents… comme on est inconscient… insouciant à cet âge ! eux qui avaient connu les pogroms… le long voyage en train en troisième classe à travers l’Europe… la guerre… & moi qui à vingt ans voulait tirer 1 trait sur tout ça… plus pressé de vivre… de faire quelque chose –sans savoir quoi exactement- je leur tenais tête dans des discussions interminables à table le soir… ma mère finissait par s’énerver en criant que je voulais les abandonner… mon père hochait la tête sans rien dire en me regardant par-dessus ses lunettes car sa vue baissait… son métier pratiqué presque jour & nuit à tirer l’aiguille dans 1 lumière trop faible lui mangeait la vue…
Welcome to America ! trois semaines épuisantes à peu manger & à peu dormir pour aboutir à Ellis Island où après des heures d’attente nous subîmes des tests idiots ou dégradants… mon père avec la lettre L marquée à la craie sur son épaule pour indiquer qu’il était boiteux (lame)… & pour finir 1 liste de vingt-neuf questions posées en yddish par 1 interprète & 1 inspecteur… Welcome to America ! & voilà ! c’était fait ! nous étions à New York ! avec nos pauvres économies… nos valises en carton bouilli… trois vies résumées dans cinq valises… devant mon entêtement & incapables de se séparer de moi mes parents avaient cessé de lutter… quand on ne peut plus lutter contre le courant il faut l’accompagner avait dit mon père 1 soir…
& nous étions partis… liquidant le peu que nous avions de livres… de vaisselle… de meubles… quittant le petit logement sombre… les poches pleines de lettres à distribuer à ceux qui étaient partis avant nous… autant d’adresses où nous comptions trouver l’aide nécessaire pour entamer cette nouvelle vie… mes parents atteignaient à peine la quarantaine… c’était déjà le deuxième fois qu’ils abandonnaient tout derrière eux… & ça ne fut pas plus gai que la première fois je pense… il n’y a pas d’habitude qui adoucisse les choses dans cette situation… mais nous restions ensemble
New York nous impressionna terriblement… gigantesque… c’est le mot qui vient forcément…mais New York fait toujours cet effet là aux européens… encore aujourd’hui…
il a fallu prendre 1 taxi pour Brooklyn… nous n’y avions pas de famille… mais à notre surprise nous arrivâmes tout de même en pays de connaissance car parlant le yiddish… arrivant du Pletzl & chargés de courrier nous fûmes invités à manger chez les uns chez les autres… nous donnions des nouvelles & on nous refilait des tuyaux… pour se loger… pour travailler…
mais pour moi New York n’était qu’1 étape : je visais Hollywood !
alors deux mois plus tard on a refait les bagages & on est partis pour la Californie !
il n’y avait pas encore la fameuse enseigne… vous savez : HOLLYWOOD ! elle n’a été installée qu’en 23… & encore : à l’époque c’était HOLLYWOODLAND... c’est seulement après la guerre que ça a été réduit… mais on oublie qu’à l’origine ça n’était qu’1 panneau publicitaire pour des promoteurs immobiliers !
fallait voir déjà en 21-22 ce qu’était Hollywood ! des dizaines de milliers de gens travaillaient déjà dans les studios ! les usines à rêves ! & c’était rien de le dire ! y avait là autant d’activité que dans les abattoirs gigantesques de Chicago ! on y débitait tout pareil ! mais des films ! vous vous rendez compte qu’il y avait 20 000 salles de cinéma aux Etats-Unis à cette époque ? cinquante millions de spectateurs ? quand ils sortaient du territoire pour inonder la planète les films étaient déjà amortis… 1 vrai business ! mais on y fabriquait du rêve… ça !...
je voulais ma part ! ça c’est sûr !
on était aux Etats-Unis… on voulait devenir citoyens américains ! on s’est mis tous les trois d’arrache-pied à apprendre l’anglais… mes parents n’ont jamais tout à fait perdu leur accent… mais on savait que pour s’installer & travailler il serait plus facile de parler anglais… on est partis de zéro… mes parents ont ouvert 1 petite épicerie- bazar… vraiment on y trouvait de tout ! on avait 1 appartement au-dessus ! deux fois plus grand que celui de Paris… il y avait le soleil californien ! je crois qu’on était heureux…
moi je prenais le tramway tous les jours pour Hollywood… j’étais prêt à tous les boulots pour y entrer…
malgré tout je n’y étais pas si dépaysé… des milliers d’européens avaient fait le trajet comme nous…
seulement c’était la crise à Hollywood ! en 1924 les caisses commençaient à être vides… trop de grosses… de superproductions… trouver du boulot n’était pas évident… question d’acharnement ça oui !...
l’épicerie marchait bien & ma mère avait ouvert à côté 1 cantine où les émigrés juifs pouvaient retrouver les saveurs de leur enfance… je peux vous dire qu’on en a vu passer & pas des moindres… Marcus Loew qui fonda la MGM & dont les parents venaient d’Autriche… & d’autres… Sam Goldwyn qui était né à Varsovie… Schmuel Gelbfisz qu’il s’appelait… ma mère l’a toujours appelé comme ça : Schmuel ! c’était pourtant 1 nabab ! mais quand il venait chez ma mère was willst du Schmuel ? qu’elle lui demandait… mes parents & lui étaient quasiment du même âge… il aimait parler avec eux de là-bas…
mais mes parents étaient des gens lettrés… c’était surtout avec les scénaristes qu’ils discutaient longuement autour de verres toujours pleins de café bien fort & fumant… ils ont fait crédit à plus d’1 de ces pauvres au cerveau plein mais aux poches vides… moi j’écoutais… mais à force je me suis mêlé aux conversations… des idées j’en avais aussi… je ne m’en étais pas rendu compte mais finalement toutes mes lectures m’avaient suivi… je les avais dans ma tête… & des idées de scénarios j’en avais à revendre… c’est comme ça que j’ai réussi à entrer chez Universal…
on signait 1 contrat & on vous filait 1 bureau… mais ensuite on pouvait attendre des semaines avant d’avoir du boulot ! c’était très frustrant… c’était comme dans les usines automobiles de Detroit : on sortait des kilomètres de films à la chaîne & impossible de dire vraiment qui avait écrit l’histoire… chacun y était allé de son boulon… de sa petite vis… y’en avait bien 1 qui signait le script final mais à l’époque il n’était pas au générique… c’était l’époque des films de producteurs… on avait pu être quinze ou vingt à écrire & à réécrire le scénario… difficile de sortir du lot ! il fallait plus qu’1 idée géniale… il en fallait 1 ça c’est sûr !... mais il fallait s’accrocher pour la vendre & la tenir jusqu’au bout !
je tirais beaucoup mes histoires de Jules Verne… j’adorais Jules Verne ! je le relis encore d’ailleurs !... j’ai longtemps gardé sous le coude l’adaptation de 20 000 lieues sous les mers que je mitonnais… je ne cessais de la retravailler… mais le hic c’était le budget !... & puis 1 jour j’en ai eu marre qu’on me la refuse chez Universal & je suis allé voir Sam Goldwyn qui avait sa société les Productions Samuel Goldwyn… c’était pas 1 type facile ! & c’est rien de le dire !... on le cite souvent pour ses Goldwynismes du genre un contrat verbal ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit… mais il était tout sauf idiot !... il avait le sens du spectacle… & des affaires !...
1 jour qu’il prenait le café après déjeuner chez ma mère –il ne venait plus très souvent- je me suis planté devant lui : écoutez M. Goldwyn… ça fait des mois que je travaille sur 1 histoire superbe… donnez-moi 1 rendez-vous à votre bureau & on parlera affaire tous les deux !...
il fronça les sourcils -& je peux vous dire qu’il n’avait pas l’air commode : qu’est-ce que tu viens me déranger ici mon garçon ? je suis venu manger ici le bouillon et les krepler ! je bois mon café ! je ne parle pas affaire !
son accent était à couper au couteau mais je n’avais pas envie de rigoler ! rappelez-vous que ce type arrivé en 96 aux Etats-Unis à l’âge de quatorze ans avait sa propre usine avec cent ouvriers à dix-sept ! en 1914 il avait produit le mari de l’indienne de Cecil B. DeMille il n’avait alors que trente-deux ans !
ma mère affolée me faisait de grands signes derrière lui
je sais bien M. Goldwyn !... je vous demande 1 rendez-vous !...
mais tu est sous contrat chez Universal non ? pourquoi tu veux me voir ?...
je vais les quitter ! ça ne me convient pas…
ah bon ? et qu’est-ce qui te conviendrait ?...
travailler aux Productions Goldwyn ! là où on a le sens du spectacle de qualité !
je savais que c’était son point faible
et c’est quoi ton histoire ?
c’est quand le rendez-vous ?
il regarda ma mère muette d’horreur & sourit… juste 1 peu mais bon…
demain matin à huit heures… hors de question que tu sois en retard !... vous savez Rachel… si je suis en affaires avec votre fils je ne pourrai peut-être plus revenir déjeuner ici de temps en temps… je ne mélange jamais les deux…
ma pauvre mère ne put qu’acquiescer les larmes aux yeux… je n’ai jamais su si c’était de ne plus revoir 1 client illustre né à Varsovie comme elle ou de joie pour le rendez-vous que j’avais obtenu… ou de crainte que j’ai lâché la proie pour l’ombre comme on dit en France… mais bon !... si je suis là pour vous le raconter aujourd’hui c’est que ça a marché non ?






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