derrière le rideau le vieil homme entendit des voix… surpris il releva la tête... avec flegme il se mit debout...
intrigué
par la fenêtre il voyait la neige tomber en 1 valse triste & glacée
qui par ce temps s'aventurerait dans ce coin perdu ?
1 violon pleurait… surgi de nulle part
il marcha d'1 pas lourd jusqu'à la cuisine… cette anomalie le tourmentait… il ouvrit la porte en grand & appela...
seul le vent lui répondit en s'engouffrant dans la pièce chaude... quelques flocons de neige voletèrent à l'intérieur & fondirent immédiatement sur le sol
il referma la porte… silencieux & engourdi
à nouveau plongé dans la chaleur paisible il frissonna malgré tout
le froid était entré
soudainement très las le dos voûté il retourna à son bureau
il ne serait plus en repos
il perçut de nouveau les voix qui semblaient provenir du dehors
les bûches crépitaient… l'odeur du bois emplissait la pièce
des voix aux inflexions les plus diverses… celles d'une foule en pleine activité… des gens riant & s'interpellant…
résonances fantastiques d'1 invraisemblable fête foraine… échos angoissants d'une impossible réalité
il resta debout… pétrifié au centre d'un monde qu'il n'habitait plus… subitement en rupture de monde
nul meuble nul objet ne s'attacha plus à sa reconnaissance
l'étrangeté du fait lui jaillit à la face... il frémit comme sous le coup d'une décharge électrique... ces voix... CES
VOIX ! par moment il croyait en tenir 1… la reconnaître… mais dès qu'il tentait de la suivre elle lui échappait… replongeant dans le flot… & 1 autre prenait la place
égaré… trébuchant… il alla prendre 1 veste & sortit… l'esprit en déroute
la porte claqua derrière lui
il ne s'en aperçut pas
1 fois de plain-pied dans la tempête de neige… le corps ballotté il eut froid… mais il commença à s'éloigner de la
maison... il fuyait… croyant entendre les voix l'apostropher & rire de plus belle… rire de lui... elles étaient derrière… elles étaient devant… qui l'entraînaient… le poussaient…
insaisissables
pris dans la tourmente il se rendit compte qu'il n'entendait plus les voix… & leur absence était comme une réponse
inquiète à la question qu'il n'avait pas conscience de se poser
le monde était sens dessus dessous… uniformément gris dans cette nuit qui n'en était pas une… sans aucune direction… des
murs... tout autour de lui... l'air congelé… presque palpable... il s'imagina qu'il errait dans le petit globe qu'Anna avait 1 jour acheté… qui représentait 1 tranquille paysage alpestre…
lorsqu'on l'agitait de la neige semblait surgir & recouvrir doucement le petit décor... désormais c'était l'enfer
pris au piège dans le jouet… incapable de s'orienter… c'était lui maintenant qui appelait… mais personne n'était là pour
l'entendre & le secourir
titubant & s'enfonçant dans la neige… chaque pas devenant plus pénible que le précédent… avec le poids infernal du
monde sur ses épaules il avançait, dans 1 espace minéral... enfoncer 1 jambe jusqu'à mi-cuisse… sortir l'autre en 1 temps interminablement long comme si jamais il ne devait y parvenir… & la
replonger devant… ressortir la 1ère & recommencer
dans ce silence terrible qui s'était abattu sur le monde la neige chantait en descendant paresseusement du ciel
invisible
PERDU explosa dans sa conscience &
crépita comme une rafale de mitraillette
foudroyante & irrésistible… c'était la chute
comme c'est étrange... murmura le jeune
homme
que dis-tu ? demanda Anna somnolente
comme c'est étrange... pensa l'homme
jeune
la femme qui dormait près de lui s'agita dans son sommeil
comme c'est étrange... réfléchit
l'homme
seuls les bruits curieusement assourdis de la rue semblèrent se joindre à lui
comme c'est étrange... réalisa l'homme
encore
cette fois, rien ne répondit
il était SEUL
le bruit des rafales de vent n'était que bruit de rafales de vent
les tourbillons de neige n'étaient que projections de tourbillons de neige
il n'y avait plus rien
le Temps ne passait plus… il se mouvait dans 1 vide obscur
comme c'est étrange... se dit le cosmonaute flottant
dans l'éther… mais si la radio transmit le message à la Terre il n'y avait plus personne pour une quelconque réponse
comme c'est étrange... se dit le supplicié sur la
croix… il geignit… perdu dans son inconscience… mais la foule n'entendit pas
comme c'est étrange... se dit le libérateur devant le
tyran gisant sur le sol… l’1 comme l’autre aussi froids que le sol
comme c'est étrange... se dit Hamlet en détachant
chaque syllabe… brisé par 1 morne désespoir vaguement étonné
comme c'est étrange... se dit Spartacus dressé au
milieu de l'arène… déplaçant ses pieds… tournant lentement & dévisageant toute l'assistance clamant & gesticulant derrière le voile
ahaaa... apprécia sourdement Dedalus... Orphée lui se
taisait
quel goût étrange... dit Socrate les yeux fermés en
reposant la coupe vide
comme c'est étrange... murmura 1 dernière fois
l'Homme avant que la lune indigo ne bascule dans le TEMPS immobile
tout à coup les lettres du mot
R
F G
E U E
s'assemblèrent & se mirent à briller… à danser devant ses yeux rougis... il tendit les bras en avant... il voulut
hurler… 1 grondement inarticulé fut tout ce qu'il réussit à produire... pleurant de rage il se débattait spasmodiquement dans la neige qui s'amoncelait autour de lui... le froid lui brûlait les
entrailles… lui rongeait le ventre
il ne pensait plus… 1 seule idée émergeait de l'esprit à l'abandon : échapper ! échapper !
ÉCHAPPER…
& les lettres brillaient plus fort… dansaient de plus belle… faisant miroiter son salut & le jouant peut-être à
pile ou face… en 1 attitude dérisoire il tendait le cou pour être plus près plus vite
1 silhouette lumineuse se tenait à l'entrée… accueillante
ANNA !
le nom fulgura & son esprit se désagrégea
elle ouvrait ses bras… l'invitant muettement à entrer là où il faisait chaud… là où elle serait
se battant contre la neige avec des gestes désordonnés des 2 bras il gagnait centimètre après centimètre… aveugle
grelottant
le rideau de neige masqua la vision qui disparut à son regard halluciné… il chut en tournoyant dans l'air devenu masse
molle de cristal opaque
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