Et il y eu ce soir de décembre...
Et cette nuit impitoyable, indescriptible, la nuit la plus longue...
La sonnerie du téléphone lui sembla plus brève, plus sèche, qu'à l'accoutumée, sinistre dans cette particularité.
L'agent de police lui indiqua l'adresse de l'hôpital.
Ouais... La Mort était là
avançant comme un crabe
sautant comme une crevette
marchant comme un saurien
la Mort et son mauvais ricanement
la Mort sur fond de firmament.
La Mort était là.
Eve allait mourir... Par la faute d'un misérable chauffard qui s'était enfui après l'avoir renversée...
Ou par la faute de ce monde malade... Ou peut-être par sa faute à lui qui ne savait probablement pas vivre, projetant son drame vers les cieux obscurs,
sombres comme les flots de mes cauchemars à marée haute
sombres comme les dimanches d'hiver pendant la guerre
sombres comme un lugubre hall de gare désertée
sombres comme l'eau du canal où flottent les corps glacés
sombres comme la minute où il sortit les jambes faibles le corps malmené par le vent
sombre et sans illusion déambulant
le regard vide
sombre et sans illusion les bras morts
les pieds devant
sombre et sans illusion les épaules basses
la langue amère
sombre et sans illusion le visage fermé
le corps fatigué.
Je suis reparti
traînant ma carcasse sans savoir pourquoi
j'ai quitté l'hôpital
roulant sur mes articulations brisées
tel un pantin disloqué qui vient d'entrevoir l'enfer.
J'étais arrivé à la dernière minute
je me suis assis près d'elle sur le lit
elle pleurait pouvant à peine me parler
nos corps torturés essayaient de se réchauffer contre l'autre toujours l'autre
mais c'était trop tard nous étions froids
j'embrassais ses lèvres si chaudes encore au matin
enfouissant mon visage au creux de l'épaule abîmée
sentant son souffle pénible sur ma nuque
quelques instants seulement
pour me faire comprendre toute la vie que nous avions manquée
quelques instants seulement
pour se communiquer tout l'espoir perdu à jamais
elle m'a serré plus fort
s'accrochant à moi désespérément
ses doigts agrippant ma chair
ses ongles labourant mon dos
tout son amour s'exhalant dans un cri rauque
toute sa détresse et sa pauvre résignation
elle m'a serré plus fort
pour sentir encore mon corps contre son corps
ma vie qui restait contre la sienne qui fuyait
elle m'a serré plus fort pour ne pas mourir
pour ne pas me quitter
elle a pressé sa bouche contre la mienne pour nous empêcher de crier
mon front contre le sien
pour ne pas se dire qu'il n'y avait plus rien à se dire
son beau regard plongeant dans le mien
et puis je me suis couché sur elle
comme pour faire l'amour sans se quitter des yeux
le cœur mort à jamais
et elle m'a serré si fort
si fort une dernière fois
que j'ai compris que c'était fini.
***
Alors je me suis relevé
et je l'ai embrassée sur la bouche
longuement
si longuement
aucune chaleur ne vint réveiller ce corps perdu
pour me rendre mon baiser
je suis resté si longtemps immobile à regarder ce corps adoré
la chevelure jadis si chaude de l'ange déchu
des infirmières et un médecin sont arrivés
ils m'ont éloigné de cette chambre désolée
où j'avais jeté mon âme
vieille chose sale et inutile
je me suis retrouvé sur un banc dans un couloir désert de Saint-James
ignorant du temps qui avait passé
et puis
péniblement
j'ai quitté l'hôpital
c'était à l'aube
mais à l'aube de quoi ?
l'écho désespéré de ma douleur se répandit dans toute la ville
à un angle de rue un petit chat gémissait
je me suis accroupi devant lui
lequel des deux était le plus désemparé ?
je l'ai glissé entre mon pull et la chaude doublure de ma veste
et j'ai marché
marché
jusqu'à ce que les gens commencent à sortir de chez eux
et je me suis jeté sur le lit trop grand trop froid.
Nous avions oublié que la mort existait
dans notre ivresse nous nous étions cru invincibles.
Eve venait de mourir.
La Mort était passée.
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